Pourquoi le kitesurf n’est pas “propre” par défaut
On se dit souvent : “Je ride avec le vent, sans moteur, donc je suis écolo.” Désolé de casser l’ambiance, mais ce n’est pas si simple.
Le kitesurf a un impact :
Fabrication du matos (aile, board, combi, harnais, lignes…) : matériaux pétroliers, transport longue distance.
Déplacements : voiture, avion pour les trips, vans qui tournent tout l’été.
Pollution directe sur le spot : plastiques, mégots, bouts de lignes, pièces cassées laissées sur place.
Pression sur les écosystèmes : zones de nidification des oiseaux, herbiers, dunes, fonds marins fragiles.
La bonne nouvelle : tu n’as pas besoin d’être parfait, mais tu peux clairement réduire ton impact sans arrêter de naviguer. Et souvent, ce qui est bon pour l’environnement est aussi bon pour ta sécurité et ta progression.
Commencer par le plus simple : ton comportement sur le home spot
Avant de parler d’avion, de compensation carbone et de grandes théories, on commence par la base : ce que tu fais à 50 mètres de ta voiture, sur le sable.
Quelques règles simples qui devraient être automatiques :
Tu repars toujours avec plus de déchets que tu n’en as amenés. Un sac plastique dans le coffre, et à chaque session tu ramasses au moins 5 déchets. C’est rapide, ça parle aux locaux, et ça change vraiment la gueule de la plage.
Pas de mégots, jamais, nulle part. Un seul mégot = 500 litres d’eau potentiellement pollués. Si tu fumes, tu prends un cendrier de poche. Sinon, tu assumes que tu pourris le spot de tout le monde.
Tu ne laisses jamais de matos cassé sur place. Bouts de lignes, morceaux de bridage, vis de foil, bouts de pads… ça finit dans la mer ou dans le ventre des oiseaux. Tu gardes un petit sac “pièces mortes” dans ton coffre.
Tu fais gaffe à l’accès dune / végétation. Les passages sont balisés ? Tu les respectes. Tu ne traverses pas les dunes avec la board sous le bras parce que “c’est plus court”. Ce sont ces mêmes dunes qui te protègent du vent off, des coups de houle et de l’érosion.
Astuce pratique :
Tu peux te caler une petite routine “5 minutes de ménage” :
Avant la nav si tu arrives tôt, pour t’échauffer en marchant.
Après la nav pendant que tu récupères, en faisant le tour de la zone de décollage / atterrissage.
C’est simple, visible, et ça donne le ton au reste du spot. Sur pas mal de plages, il suffit de 2–3 riders qui montrent l’exemple pour changer l’ambiance.
Matos de kitesurf : acheter moins, mieux, et plus malin
L’impact principal de ta pratique vient du matos que tu achètes + du transport pour aller le rider. Sur le matos, tu peux déjà faire beaucoup sans te mettre de contraintes absurdes.
Trois axes : durée de vie, polyvalence, entretien.
1. Privilégier la durée de vie à la nouveauté
Une aile qui tient 5 saisons vaut largement mieux que deux ailes “dernier cri” changées tous les deux ans.
Ne cours pas derrière chaque nouveau modèle. Les vrais progrès se font en 3–4 ans, pas en 12 mois.
Un bon tissu bien entretenu, c’est moins de stockage utilisé, moins de production, moins de transport.
Sur l’occase : regarde les coutures des lattes, les boudins, la porosité du spi (si l’aile s’affaisse vite, laisse tomber).
2. Choisir des ailes polyvalentes
Au lieu d’avoir 5 ailes qui se chevauchent, réfléchis en “quiver minimal” adapté à ton gabarit et à ton spot.
Un gabarit moyen (70–80 kg) en France peut souvent très bien s’en sortir avec 2 ailes de type freeride / big air (par exemple 8m + 11/12m) si le spot est régulier.
Rajoute une aile plus petite (6/7m) seulement si tu navigues souvent au-dessus de 30 nœuds.
Si tu ride foil ou surf strapless, une 1–2m de moins suffit souvent grâce à la portance.
Résultat : moins de production, moins de kilos à transporter en voyage, moins de casse tête de matos à gérer.
3. Entretenir ton matos (et le réparer)
Un kite entretenu, c’est plusieurs saisons de gagnées :
Ne laisse jamais ton aile cramer au soleil 4h sur la plage “entre deux bords”. Quand tu fais une vraie pause, tu la poses, tu la dégonfles un peu et tu la mets à l’ombre si possible.
Rince régulièrement ton matos à l’eau douce, surtout les lignes, le harnais et la barre. Le sel et le sable bouffent tout.
Check visuel tous les 10–15 sessions : coutures des oreilles, patchs d’usure, état des pigtails, gaines de lignes.
Répare petit avant que ça devienne gros : un micro trou au spi se colle en 5 minutes avec un patch propre, sinon ça finit en déchirure de 1 mètre quand tu crash en kiteloop approximatif.
Et si tu peux, fais marcher les voileries locales plutôt que d’acheter direct une nouvelle aile. Tu économises de l’argent, tu prolonges la vie du matos, et tu fais bosser des artisans qui font tenir nos spots.
Transport et déplacements : là où tu peux vraiment faire la différence
C’est souvent le point qui pique : tu peux trier tes déchets et ramasser tous les plastiques du spot, si tu prends 4 allers-retours long-courrier par an pour aller rider, ton bilan explose.
Sur ton home spot
Coordonne-toi avec d’autres riders : covoiturage simple via un groupe WhatsApp du spot. Deux voitures de moins sur le parking, c’est déjà ça.
Si tu habites à moins de 10–15 km d’un spot : vélo électrique ou scooter avec board short + aile dans un sac compressé, ça marche très bien. Tu réduis le budget essence et ça fait l’échauffement.
Évite de faire 250 km A/R pour une prévision incertaine. Tu attends des prévisions cohérentes sur plusieurs modèles, tu te fixes un seuil de vent et tu assumes les non-sessions. Moins frustrant, moins polluant.
En voyage
L’avion reste le gros point noir. Mais tu peux limiter la casse :
Allonge la durée de tes trips : plutôt que 3 voyages de 7 jours, fais 1 ou 2 voyages de 2–3 semaines. Moins de vols pour plus de navigations.
Choisis des destinations accessibles en train / voiture quand c’est possible : Portugal, Espagne, Italie, Grèce, Maroc via ferry… Tu gagnes en flexibilité matos et tu réduis ton impact.
Voyage léger et malin : un quiver bien pensé (2 ailes + 1 board + éventuellement foil démonté) dans un seul boardbag. Moins de bagages = moins de poids transporté = moins d’impact.
Tu peux aussi regarder la compensation carbone, mais à mon sens ça vient après avoir réduit la fréquence des vols. Payer pour planter 3 arbres quand tu fais 5 vols par an ne règle pas le problème de fond.
Sur place : respecter le spot comme si tu devais y rider toute ta vie
Que tu sois à la maison ou en trip, la logique est la même : tu respectes le spot comme si tu devais y naviguer toute ta vie. Parce que si tout le monde s’en fout, les interdictions finissent par tomber, et là c’est terminé pour tout le monde.
Repérer les zones sensibles
Dunes en réensablement ou en protection : tu ne plantes pas ton aile dedans, tu ne fais pas ta sieste dessus, tu ne coupes pas au milieu “parce que t’as la flemme de marcher 50 mètres en plus”.
Zones de nidification d’oiseaux, roselières, herbiers : certains spots ont des panneaux, d’autres non. Si les locaux t’expliquent “là on évite de naviguer à marée basse / à tel endroit”, ce n’est pas pour embêter les touristes.
Zones de baignade : tu ne slalomes pas entre les gens “pour le style”. Tu t’écartes, même si le vent a l’air meilleur devant les serviettes.
Limiter le bruit et le bordel
Musique à fond sur le parking, moteurs qui tournent pour charger les téléphones, grosses soirées juste derrière les dunes… Tout ça finit par énerver les riverains et les autorités.
Un spot perdu au milieu de nulle part peut rester toléré tant qu’il est “discret”. Dès qu’il devient un cirque permanent, les plaintes tombent et les arrêtés municipaux suivent.
En clair : ton comportement influence directement la survie du spot. Une session de moins sur un spot fermé, ça fait très vite une grande perte dans ta saison.
Équipement écoresponsable : où ça a du sens (et où c’est du marketing)
On voit fleurir des discours “green”, “eco”, “recyclé” chez certains fabricants. Il y a des vraies avancées, et aussi beaucoup de vernis marketing.
Ce qui a vraiment du sens :
Combinaisons plus durables : néoprène de meilleure qualité, coutures solides, réparables. Une combi qui tient 5–6 saisons vaut mieux que deux combis “écolo” qui fuient au bout de 2 ans.
Barres et planches réparables : pads vissés facilement, ailerons standard, constructions qui se réparent en shop local (époxy classique, pas un sandwich exotique impossible à reprendre).
Accessoires “low tech” mais efficaces : bidon réutilisable, gourde isolante pour éviter les petites bouteilles, sac à matos solide que tu n’as pas besoin de changer tous les ans.
Ce qui est à prendre avec des pincettes :
Les discours “100 % éco-responsable” sur un sport qui repose à 95 % sur du plastique et du transport longue distance. On reste honnête : on essaie de moins faire mal, pas de se donner des médailles.
Les gadgets “écologiques” dont tu n’as pas besoin : multiple sacs spécialisés, accessoires “green” que tu remplaces tous les ans parce qu’ils sont fragiles.
Règle simple : avant d’acheter un truc “vert”, demande-toi si tu peux :
Ne pas l’acheter.
Le prendre d’occase.
Réparer ce que tu as déjà.
Petites habitudes qui font une grosse différence
Tu n’as pas besoin de changer toute ta vie pour avoir un impact. Mais si tu cumules les bons réflexes, c’est loin d’être symbolique.
Quelques exemples concrets à intégrer à ta routine :
Eau : Tu embarques une gourde réutilisable (1 à 1,5 L), tu évites les packs de petites bouteilles qui finissent toujours en vrac dans le coffre ou sur le parking.
Crème solaire : Tu passes sur une crème minérale ou “reef safe”, surtout si tu navigues en eau chaude sans combi. Les filtres chimiques classiques finissent dans l’eau à chaque canard.
Lessive : Tu laves ta combi à l’eau douce le plus souvent, et quand tu utilises de la lessive, tu doses léger. Pas besoin de 10 produits pour laver ton lycra.
Douches : Sur spot avec peu d’eau douce, tu fais une douche rapide, pas un hammam. L’eau, c’est souvent le point sensible des petits villages côtiers.
Et surtout, tu gardes en tête que la meilleure habitude, c’est la régularité : mieux vaut 10 petits gestes que tu fais à chaque session que 2 grandes résolutions que tu oublies au bout de 3 semaines.
Scénarios types : comment adapter ta pratique
Pour t’aider à te projeter, voilà quelques scénarios réalistes et les choix “écoresponsables” qui vont avec, sans tomber dans l’extrême.
1. Rider débutant sur home spot à 45 min de route
Profil : tu navigues encore en école ou juste après, tu fais 1–2 sessions par semaine quand ça souffle.
Tu te cales sur un ou deux autres riders pour covoiturer quand la prévision est bonne.
Tu restes sur un quiver réduit (par exemple 1 aile d’école + une aile d’occase pour monter en niveau) au lieu d’acheter un quiver complet dès la première année.
Tu profites des temps morts (attente de vent, pauses) pour ramasser quelques déchets sur la plage.
Tu évites les allers-retours “pour voir” quand la prévision est douteuse : un coup d’œil sérieux aux modèles météo avant de prendre la voiture.
2. Rider intermédiaire avec 3–4 trips par an
Profil : tu bosses, tu as un peu de budget, tu kiffes les trips au soleil.
Tu passes de 3–4 petits trips (5–7 jours) à 1–2 gros trips (2–3 semaines). Plus de sessions, moins de vols.
Tu choisis une destination accessible en train / voiture au moins une fois dans l’année (Portugal, Espagne, Italie, Maroc), pas que des longs courriers.
Tu optimises ton quiver voyage : 2 ailes + 1 board polyvalente, pas 4 ailes et 2 boards “au cas où”.
Sur place, tu loges si possible dans des petites structures qui respectent un minimum l’environnement (gestion de l’eau, déchets) plutôt que dans des gros resorts impersonnels.
3. Vent fort et rafaleux sur spot fragile (dunes, réserve naturelle)
Profil : journée à 30–40 nœuds, parking blindé, tout le monde s’excite.
Tu prépares ton matos loin des dunes, sur la partie la plus “morte” de la plage.
Tu réduis ton temps de statique aile en l’air au bord, tu sors et tu reviens proprement sans rester à papoter accroché à la barre.
Tu surveilles tes lignes comme le lait sur le feu : pas de lignes qui traînent ou qui finissent dans les buissons / dunes.
En fin de session, au lieu de courir à la voiture, tu fais un check rapide de la zone de décollage : bouts de lignes, plastiques, canettes… tu embarques tout.
4. Trip kite en groupe de potes en van / voiture
Profil : road trip surf/kite sur une semaine, 3–4 riders, matos chargé au max.
Vous mutualisez au maximum : 2–3 ailes par personne plutôt que 10 ailes pour 3, quelques boards polyvalentes.
Vous faites les courses en gros (eau, bouffe) plutôt que d’acheter des petites bouteilles et sandwichs emballés à chaque station.
Vous limitez les trajets “on suit le vent partout” en préparant un minimum la route (jours A/B sur tel ou tel spot).
Sur chaque spot où vous passez, vous laissez le parking plus propre qu’en arrivant. C’est votre “loyer” pour avoir pu rider là.
Changer sans se prendre la tête : la bonne approche
L’idée n’est pas de te faire culpabiliser à chaque fois que tu gonfles ton aile ou que tu prends l’avion pour aller chercher du vent d’hiver. On navigue tous avec des ailes en plastique, on se déplace tous plus qu’on ne devrait, et personne n’est parfait.
En revanche, tu peux décider de :
Te poser des vraies questions avant d’acheter / voyager.
Limiter les excès évidents (vols à répétition, surconsommation de matos, bordel sur les spots).
Montrer l’exemple sur ton home spot et en trip, surtout si tu as un peu d’expérience.
Le kitesurf restera toujours un sport qui a un impact. Mais entre “je m’en fous complètement” et “je fais ma part sans arrêter de kiter”, il y a un énorme espace. C’est là que tu peux te placer, en restant lucide, efficace… et surtout souvent à l’eau.